J’accompagne ma fille, convoquée au tribunal d’instance de C. Nous y arrivons à 14h et en sortirons vers 18h. Quatre heures pendant lesquelles nous assistons, d’abord amusés puis atterrés, à une parodie de justice sur fond d’inégalité linguistique. Sur l’estrade, un président sévère et renfrogné, qui ne lèvera pratiquement pas les yeux de tout l’après-midi sur les prévenus. A ses côtés, un procureur tout en bons mots, aphorismes et phrases fleuries ; nous eûmes droit à « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », « Qui vole un œuf vole un bœuf », puis en montant un peu la barre : « Une bonne confession vaut mieux qu’une mauvaise excuse » et enfin, en guise d’apothéose ; « O tempora ! o mores ! »…
En bas, à la barre, quelques avocats pressés, sans connaissance réelle des dossiers et sans aucune relation avec leurs « clients », ces derniers tous blacks et beurs, en uniforme de la cité, sweats et baskets, répondent aux questions par des tronçons de phrases sur un rythme haché et accéléré. Tout l’après-midi se sont ainsi succédés 12 jeunes ; pas un seul n’a tenté d’articuler la moindre explication, de construire la moindre argumentation. Vers 17h est appelé à la barre un jeune black ; il est grand, costaud ; il écoute le président qui rappelle les faits qui lui sont reprochés : en bref, vol de deux CD dans une grande surface et ce pour la deuxième fois. C’est là que le procureur nous a gratifié d’un « Tant va la cruche à l’eau… » et s’est lancé dans un long discours de fort belle facture sur la protection des citoyens et la vertu du châtiment. Plusieurs fois, le jeune prévenu se penche en avant, empoignant la barre avec une force qui fait saillir les muscles de son cou ; il tente de parler, émet quelques mots saccadés : « C’est pas voler… » ; « Je les ai déjà ». Ses tentatives sont noyées sous le flot continu du laïus du procureur ; la tension devient palpable à mesure que se révèlent vains ses essais d’intervention. Le procureur s’arrête enfin : « Alors, de quoi voulez-vous donc nous entretenir qui ne puisse attendre l’ultime fin de ma péroraison (sic) ? ». Et le jeune répète « C’est pas voler »… ; « Je l’ai déjà ». « Mais bien sûr que vous l’avez puisque vous l’avez volé ! ». La tension monte encore d’un cran, des insultes sourdes sont marmonnées que le ...

